Exposer à l’Espace Rivages est un retour à la maison

Image de couverture: 

Par cette exposition photogra­phique, Abdallah Bouhamidi interroge les notions de la perception et de l’intimité et sug­gère une réflexion sensible autour de ce qui se montre et ce qui se dissimule. Entre vi­sible et invisible, chaque pho­tographie semble révéler en tant qu’elle ne cache.

RENCONTRE AVEC L’ARTISTE

e-taqafa : Quelle est la particularité de cette exposition ?

Abdallah Bouhamidi : Cette exposition est particulière et ce à plusieurs égards. Tout d’abord, elle est exclusivement en monochrome. Ensuite, parce que c’est la première fois que je choisis des théma­tiques. En général, j’estime que chaque photographie est une histoire particu­lière et que lui conférer un thème, c’est brider sa liberté d’expression et en même temps enfermer la vision du spectateur qui, selon moi, a son mot à dire. Cette fois, je fais exception. L’essentiel de mon exposition est sous une thématique : « Hiding/hidden », dans laquelle le sujet est soit caché volontairement par moi, c’est important à souligner, soit se cache par jeu de cache-cache.

e-taqafa : Votre parcours en tant que psy­chologue a-t-il nourri votre réflexion dans le choix des photographies présen­tées ?

Abdallah Bouhamidi : « Street photographer », j’ai quasiment toujours pris des photo­graphies de rue dans lesquelles l’humain est l’élément principal. C’est que je me réclame adepte de la photographie dite humaniste. En cela, je suis intéressé avant tout par la condition humaine dans tous ses états. En fait, je me suis inscrit sponta­nément et naturellement dans ce courant en raison de mon éducation et de ma double formation littéraire et en tant que psychologue. Dans chacune de mes pho­tographies j’interroge avant tout ma part d’humanité. Il y a dans mes photographies de l’empathie pour mes personnages d’un instant qui sont, en fait, une sorte de miroir de mon état psychologique du mo­ment. C’est peut-être pour cela que je ne les montre jamais dans des positions ridi­cules ni humiliantes. Parfois drôles, jamais ridicules.

e-taqafa : Vous vous reconnaissez dans la fonction de metteur en scène, qu’est ce vous a amené à vous définir ainsi ?

Abdallah Bouhamidi : Les gens que je prends en photo, sont en réalité les person­nages de récits que je construis pour en faire des histoires dont la durée moyenne est de 1/125e de seconde. On m’a dit chasseur d’image alors que j’en fabrique l’essentiel. Chaque fois, je me transforme en un metteur en scène qui n’a le droit de toucher à rien ni à ne rien bouger ni la position du sujet, ni à la lumière et encore moins aux décors et autres objets accessoires. C’est moi qui bouge. Je fais en quelque sorte le tour du décor fait d’objets, de lignes et de lumières et je cherche, tout cela en quelques fractions de secondes, je déclenche quand les éléments de l’his­toire que je fabrique s’alignent comme les étoiles de l’horoscope. C’est cette quête qui m’amuse. En plus, le résultat souhaité n’est obtenu que quelques fois. D’où l’intérêt de la chose, chaque photo­graphie étant le fruit d’une quête.

e-taqafa : Comment le thème « Hidden/Hiding » s’inscrit-il dans votre démarche et quelle lecture souhaitez-vous en pro­poser au public ?

Abdallah Bouhamidi : Cette partie, faite de photographies récentes et, pour cer­taines très anciennes est avant tout un clin d’œil à mes personnages ainsi qu’à la notion de droit de l’image. Ici, c’est l’invisible saisi qui donne plus de visibi­lité tant à mon propos que paradoxale­ment aux personnages de mon récit. J’ai l’impression qu’ainsi présentés, ils sont plus « présents. ». C’est ainsi que la ques­tion du droit à l’image est réglée par l’art. Celui de la suggestion et qui, ainsi, s'adresse à l’intelligence du spectateur, à sa sensibilité artistique et à sa capacité de continuer le récit dont je lui donne les premières phrases.

e-taqafa : Comment les personnes photo­graphiées contribuent-t- elles à la révé­lation de ce thème ?

Abdallah Bouhamidi : L’enfant malicieux sur la photographie Agoudal Imilchil, qui pose derrière une double porte s’amuse à taquiner le chasseur d’image que je suis en n’offrant de lui-même qu’un œil à l’œil de mon appareil photographique. Il participe ainsi à la création d’un récit profond, poétique et drôle toujours de quelques fractions de seconde. Par ailleurs, le côté hiding de l’exposition trouve un écho dans la photographie Murano-Venise où la petite fille prise en 1975 sur cette île de la lagune de Venise et qui, elle, voulait se cacher derrière la jupe immense de sa grand-mère qui l’a forcée à se découvrir et à ne pas avoir peur du gentil photographe.

e-taqafa : Une photographie qui présente à la fois Hidden/ Hiding et que vous ap­préciez ?

Abdallah Bouhamidi : J’apprécie en parti­culier, la photographie du magasin de tissus, prise dans une rue de la médina où le mannequin dénudé est exposé à la vue de chacun mais dont l’image, je le sais pourrait irriter d’aucuns maintenant que la scène est comme sublimée par la photographie. J’y vois, non sans sou­rire, un mélange délicieux de tous les paradoxes de notre société notamment à l’égard du corps de la femme, géné­ralement caché sous plusieurs tabous mais qui est ici présenté avec des attri­buts sexuels caricaturaux. Ici, ce sont les clientes qui sont cachées. Certaines photographies présentées sous ce thème, sont des autoportraits. Moi aussi, j’ai mes instants de pudeur. D’autres sont des personnages plus ou moins masqués ou bien perdus dans l’image.

e-taqafa : Toutes les photographies de l’ex­position sont-elles sous ce thème ?

Abdallah Bouhamidi : Je présente aussi des photos « normales ». Ici, personne ne se cache en dehors peut être des per­sonnes qui se mettent derrière leurs écrans de téléphone, nouveau phéno­mène du siècle. Un bonheur pour les photographes. C’est ainsi que noyés par leurs écrans, les personnages ne font plus attention à ce qui les entoure, no­tamment pas au photographe qui peut prendre le temps de chercher le meil­leur angle de vue.

e-taqafa : Que représente pour vous cette exposition à l’Espace Rivages ?

Abdallah Bouhamidi : C’est avant tout, la reprise d’une vieille histoire. Durant mon parcours, j’ai initié des voyages au Maroc quasi thérapeutiques pour les enfants maghrébins, africains et leurs camarades autochtones. Nous avons entre autres, et ce n’est qu’un exemple, créé une quinzaine de bibliothèques au Maroc. Le Centre Culturel virtuel Maro­cain de la Fondation Hassan II pour les Marocains Résidant à l’Étranger ne m’est pas étranger non plus puisque j’ai coanimé la première émission sur la réussite des enfants d’immigrés. Exposer donc à l’Espace Rivages est un retour à la mai­son et surtout un bonheur.