Rita Alaoui Artiste plasticienne

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« Il faut vivre plus simplement »

Artiste sensible, elle aime redonner une seconde vie aux objets trouvés. Depuis Paris, elle vit le déconfinement avec philosophie, habituée à travailler de chez elle et à créer dans un environnement serein. Rencontre avec Rita Alaoui, une belle âme de l’art plastique, qui a décidé, depuis le début du confinement, de créer une œuvre par jour. 

 

e-taqafa : Comment vivez-vous le confinement ?

Rita Alaoui : Pas trop mal. Je ne m’ennuie jamais donc cela ne m’a pas posé problème de rester occupée. Le fait de ne pas pouvoir voir mes amis a été cependant le point le plus frustrant, puis bien évidement aussi celui de ne pouvoir marcher librement ni de se balader en nature. Le déconfinement arrive à point cependant car je commençais à ressentir une très grande lassitude à l’approche du 11 mai. Bien que la solitude soit salvatrice pour l’âme et la créativité, l’homme est fait pour échanger avec sa communauté et pour être mobile.

 

e-taqafa :  A t-il changé votre routine artistique et en quoi ?

Rita Alaoui : Oui car je n’ai pu effectuer que des projets à courts termes, qui ne me prenaient pas de temps long dans la réalisation. Je n’avais pas la capacité ni l’envie de me lancer dans de grandes toiles. C’est curieux car c’était pourtant le moment parfait pour cela. Je crois que cela m’angoissait de devoir encore plus rallonger le temps. J’ai travaillé tout d’abord et instinctivement sur une série de dessins de confinement. Un par jour. Je me suis imposée cet exercice qui parfois n’était pas facile car à certains jours je n’avais pas forcement envie de produire un dessin ; mais l’exercice est très intéressant car chaque dessin reflète son humeur du jour.

 

e-taqafa :  Qu’est cela vous a apporté ?

Rita Alaoui : Ce rituel m’a en quelque sorte aidé à tenir, tout comme d’autres rituels que j’ai développés pendant cette période et dans ma vie de tous les jours hors confinement.  On a tendance à croire qu’un artiste est quelqu’un de désorganisé ou qui procède de manière aléatoire mais pas du tout, bien au contraire. J’ai toujours eu la chance d’avoir un atelier à la maison ; par contre ce qui intéressant c’est de faire avec ce que l’on a. Pas de possibilité de se procurer du matériel, alors j’ai puisé dans mes réserves, adaptant mes possibilités en fonction de ce que j’avais sous la main jusqu’au dernier bout de tissu, morceau de gomme abimée ou de stylos à encre usés. C’est là qu’on réalise que l’on a beaucoup plus que ce que l’on croit et que l’on n’est pas obligé d’acheter toujours de nouvelles choses.

 

e-taqafa : Comment est née votre passion pour l'art ?

Rita Alaoui : Cela remonte à mon adolescence. J’ai grandi dans une famille d’amateur d’art. Mes parents étaient collectionneurs et mon père était fasciné par les artistes. J’ai donc côtoyé pas mal d’artistes amis de la famille sans pour autant voir leur travail, mais je savais que c’était possible d’en faire son métier. Puis mon éducation artistique s’est faite par l’observation d’œuvres et de curiosité envers des catalogues qui répertoriait toutes les œuvres d’art possible et inimaginable du 19 et 20ème  siècle. Ensuite au lycée, je me suis dirigée vers un Bac Philo-Lettres puis la révélation s’est faite ressentir encore plus lors des cours de philosophie de l’art. Cette approche théorique m’a ouvert les portes vers un monde qui devait être le mien !

 

e-taqafa : Quelle est votre premier souvenir artistique ?

Rita Alaoui : Je crois que c’est le travail de Van Gogh qui me fascinait beaucoup puis de manière plus accessible les peintures de Chaabia Talal.

 

e-taqafa : Quel a été le point de départ du projet Antichambre ?

Rita Alaoui : Une amie commissaire d’exposition m’a proposé un jour «  tu veux exposer dans une chambre d’hôtel ? ». L’idée m’a paru alléchante et le fait de casser toutes les règles d’expositions m’a plu. Ainsi, comme une vingtaine d’autres artistes j’ai investi une petite chambre d’hôtel dans le 11éme à Paris et reçu énormément de curieux qui se sont succédé pendant 3 jours. Le projet avait déjà eu lieu l’année dernière…quant au concept cela a apparemment déjà été réalisé avec succès dans l’histoire de l’art.

 

e-taqafa : Qui sont vos modèles ? Vos sources d'inspiration ?

Rita Alaoui : Grosse question. Je n’ai pas de « modèles » mais plutôt des sources d’inspiration de tous les horizons, pas que des artistes je veux dire. Tous ceux qui ont réussi à maintenir une pensée créatrice tout au long de leur vie, à raconter des histoires et à résister au temps. Dans la peinture, je peux par exemple citer Cy Towbly, Simon Hantai, Matisse ou Diego Rivera.

 

e-taqafa : Qu'est-ce qui vous intéresse dans les objets trouvés. Pourquoi ce besoin de leur donner une seconde vie ?

Rita Alaoui : Lorsque j’étais petite je m’amusais à collecter des galets sur le rivage et à observer leurs aspects immuables pendant des heures. Pour leur redonner vie je les aspergeais d’eau et observais alors toutes sortes de nouvelles teintes merveilleuses qui se dessinaient sur la surface lisse des pierres mais qui à mon grand désespoir finissaient toujours par disparaître en séchant, et redonner au galet son aspect initial. Beaucoup plus tard, j’ai trouvé la solution pour que cette « seconde vie » dure plus longtemps. A travers le dessin surtout mais aussi la photographie, j’ai réussi à partir d’objets collectés (os, pierre, galets, bois flotté, coquillages, pierres, fossiles…) à redonner vie à l’immuable. Ce besoin est certainement lié à l’angoisse du temps qui passe, qui peut être trouve un certain apaisement en créant de nouveaux mondes au delà du réel.

 

e-taqafa : Votre travail est une réflexion sur le temps qui passe. Comment votre réflexion a -t- elle évolué avec ce confinement où la notion du temps est complètement chamboulée ?

Rita Alaoui : En effet, comme beaucoup d’entre nous, j’ai toujours eu une grande fascination quant au passage du temps et à la mort. Oui le confinement a en quelque sorte figé nos vies. J’ai eu l’impression de jouer à 1,2,3 soleil mais pour longtemps! Vous voyez ce que je veux dire. C’est comme si nous avions tous été gelé dans nos états et situations respectives et que cela nous donnait tout le temps d’en faire un bilan. Ma réflexion n’a pas forcément changé, elle s’est juste exacerbée d’une certaine manière. Je sais encore plus maintenant que jamais qu’il faut vivre plus simplement, se rapprocher le plus possible de nos idéaux et ne plus perdre de temps.

 

e-taqafa :Quelles sont selon vous, les leçons à tirer de cette crise ?

Rita Alaoui : Nous devons tous nous poser la question à titre individuel de comment améliorer notre environnement et nos vies futures sur cette terre et mettre en application les bonnes réponses. Je pense en effet qu’il n’est plus le temps de se poser des questions mais d’agir. Les données des écologistes et des scientifiques sont à l’unanimité porteuses du même message d’urgence. J’espère que l’être humain n’oubliera pas et qu’il ne redoublera pas de frénésie, de consommation, de voyage, de gaspillage, d’égoïsme, de violence tant il a été frustré pendent ce temps de l’épidémie. Ma part optimiste aimerait voir apparaître de grands changements dans le monde d’après, mais je n’en attends pas beaucoup pour autant. Je me dis que l’on ne sait pas de quoi l’avenir est fait et que tout ce que l’on peut faire est à titre individuel. Les gouvernements ne devraient pas choisir que des politiciens à la tête des divers ministères, mais des scientifiques, des agriculteurs, des penseurs, des anthropologues, des artistes etc…car le profil des politiciens est rarement diversifié et je pense que pour diriger un état il faut connaître le terrain et reprendre le pouvoir sur l’économie, l’agriculture, l’éducation, la démocratie, l’énergie.


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