L’immigration est l’angoisse de devenir une « étrangère ».

Image de couverture: 
Amina Rezki

Artiste de l’émotion, Amina Rezki crée en toute liberté. Elle refuse le pire, l’autocensure. Son style n’est ni figuratif ni abstrait, son style suit son ressenti. Ces visages qui envahissent ses toiles s’imposent à elle. Ils surgissent pour exprimer une douleur, une frustration…

Fille d’immigrés, Amina a vécu son immigration comme un arrachement à une terre d’enfance, de tendresse. Sur le chemin du départ, elle perd une chaussure. Très attachée à son pays de naissance, elle revient régulièrement à la recherche de « la chaussure perdue », d’un équilibre.

e-taqafa : vos créations sont bouleversantes, pourquoi vos personnages dégagent autant d’émotion ?

Amina Rezki : Je suis sensible au monde qui m’entoure. Je suis touchée par les épreuves auxquelles sont confrontés certains êtres humains. Nous avons tous des expériences passées et présentes, les miennes alimentent mon travail... il est impératif pour moi de rester vraie. D’ailleurs, je crois que les personnages touchent par leur sincérité à exprimer leurs émotions, leurs douleurs, leurs angoisses... ils sont sans fard. Je ne sais pas… il faut demander également à celui qui les regarde et qui retrouve peut-être dans les visages de ces personnages, une émotion qu’il a ressentie lui-même. Ce qui explique son bouleversement. La réponse est à puiser dans notre inconscient.

e-taqafa : Le choix récurrent des couleurs sombres est-il inconscient également ?

Amina Rezki : En commençant une toile je ne peux jamais dire qu’elle va être bleue ou rouge ou telle et telle couleur. A chaque touche elle change, elle évolue. Mes pots sont là… ouverts, une couleur appelle une autre. Mais il m’arrive bien souvent de commencer une toile avec des couleurs très claires et de la terminer avec d’autres très sombres... Je laisse libre cours à mon pinceau. Devant le blanc de la toile, le tableau se crée sans réflexion, sans préméditation, mes couleurs traduisent mes émotions. Je découvre le tableau une fois qu’il a été achevé.

e-taqafa : Pour cette exposition, des visages expressifs remplacent les visages sans traits avec la présence de quelques peintures abstraites, peut-on parler d’un changement ou d’une évolution ?

Amina Rezki : Je ne veux pas que ma peinture soit enfermée dans tel ou tel courant, dans tel temps ou dans un espace spécifique. Je laisse la porte ouverte à l’imagination. Je crée les toiles comme je les ressens sur le moment. Parfois fluides et légères et parfois le pinceau est rageant et la peinture plus abstraite. Faire une peinture abstraite n’est pas vraiment un choix ce qui doit être peint s'impose à moi de cette manière et je suis ce besoin… Si nous dépassons la distinction entre l’art figuratif et l’art non figuratif, nous accédons à un champ immense de possibilités. Quand je peins, je suis attentive aux sensations de la matière, au devenir des formes, aux forces agissant sur ces formes et si un personnage doit apparaitre, il apparaitra.

e-taqafa : A cinq ans vous quittez le Maroc, comment avez-vous vécu cette émigration ?

Amina Rezki : J’ai vécu le départ comme un déchirement. Nous allions êtres arrachés aux autres membres de la famille qui restent au Maroc, à notre pays et à nos grand-mères. La route fut très longue et très douloureuse. Pour moi, l’immigration était l’angoisse de devenir une « étrangère ». Sur cette même route, j’ai perdu une de mes chaussures la symbolique était là...

e-taqafa : Vos retours au Maroc pour exposer, sont-ils une manière de retrouver "cette chaussure perdue", un équilibre ?

Amina Rezki : Oui d'une certaine façon je l’ai retrouvée. Pour moi, il était important de revenir au Maroc, c’était aussi le rêve de mon père. Il nous parlait toujours de ce retour. Il disait qu’il fallait étudier et revenir plus fort que le jour de notre départ "avoir quelque chose dans les mains "ce sont ses mots. Revenir est un besoin pour moi pour retrouver mon identité première. Revenir au Maroc avec mes peintures c’est extraordinaire.

e-taqafa : Exposer à l’Espace Rivages a–t-il une signification particulière pour vous ?

Amina Rezki : C’est un très bel espace dédié aux artistes marocains résidant à l’étranger. Il permet à ces artistes une certaine reconnaissance et une présence sur la scène culturelle de notre pays.

Propos recueillis par Fatiha Amellouk

Pour e-taqafa.ma