Portrait de Abdallah Bouhamidi
Biographie: 

Abadallah Bouhamidi est psychologue. Il a dirigé des centres d’accueil pour jeunes immigrés, notamment en France. Aujourd’hui à la retraite, il consacre une partie de son temps à la photographie, en portant votre regard ici et ailleurs, c'est-à-dire partout où ses pas le conduisent.

Note autobiographique : Enfant de mes parents et de l’histoire.

L’année des « bons »

Je suis né l'année des "bons". L'état civil n'était pas encore généralisé au Maroc mais mon père avait noté la date et même l'heure précise de ma naissance ce qui me permettrait de faire établir mon thème astral si j'avais l'outrecuidance d'imaginer qu'un quelconque lien entre ma petite personne et le cosmos m'autoriserait à rattacher mon éphémère passage dans ce monde à un improbable destin. Alors, je préfère dire que je suis né l'année des bons en raison de ma profonde conviction que nous sommes tous, moi compris, les fruits de l'Histoire avec un grand "H". 

Pour ceux trop jeunes, l'année des bons n'était ni celle des bons samaritains ni celle des bons élèves que j'aurais toute ma vie évité d'être avec un succès qui ne cessera jamais de me surprendre. Ce n'était surtout pas l'année des bons jours et surtout pas des plus fastueux. Plutôt celle de la disette. Il faudrait même dire « celles », tant cette année des bons en aura, en réalité duré plusieurs entre celles de la seconde guerre mondiale et celles nombreuses qui l’ont suivie.  C'était l'année des bons alimentaires auxquels les marocains devaient sacrifier en raison de la guerre et de l'effort du même nom qui leur était imposé et qui consistait en l'exportation de l'essentiel des productions agricoles marocaines vers la « métropole » et ce afin de nourrir le peuple meurtri de France. Et au moins pour cette fois, au moment où j'ouvrais sur le monde des yeux qui ne cesseront jamais d’être étonnés, les français mangeaient littéralement le pain des marocains  laissant ces derniers et notamment ma famille, non moins littéralement sur la paille.

Et si ma fascination pour la langue française venait du désir plus ou moins conscient, de brouter dans les près de nos débiteurs? 

D'aucuns glosent à longueur de livres et de colonnes sur les bienfaits ou les méfaits de la colonisation. Je les laisse pour ma part à leurs disputes. La colonisation est d'abord le fruit et la conséquence de notre propre histoire. Quatre siècles de sommeil et d'inertie. Il nous a fallu ce choc, cette gifle assenée par l'Histoire  pour nous  réveiller. On n’en est d’ailleurs pas encore revenus. 

Et n'en fut-il  pas de même pour tous les pays arabes ou presque, ceux qui n'ont pas été colonisés ayant peu ou prou été crées par les anglais et les français avec les chutes de l'empire ottoman dissout dans les lourdeurs de ses inerties et le poids de ses successions sanglantes? 

Tout comme l'empire maghrébo-andalou et celui des fatimides.

Quelle ascendance!!! Comme si cela ne suffisait pas, j'étais le rejeton d'une famille déchue, explosée, réduite en miettes par l'arrivée des français qui marqua le début de la fin des féodalités quelques peu rouillées des genoux auxquelles avaient appartenu mes glorieux ancêtres.

Mon père, très tôt orphelin de père, de mère et de l'Histoire s'était lancé très précocement dans la politique en combattant sur deux fronts: les inerties ancestrales, le mépris arrogant des colons et les dépossessions dont sa famille avait été victime de leur fait. 

Vaste programme auquel j'ai été associé comme il en fut au moins pour Aïcha  ma soeur et Hassan notre frère,  dès le sevrage. Vaste programme et lourde mission qui passait par la réussite scolaire laquelle devait servir aux parents d'outil de défrichage des espaces imaginaires, de conquête du savoir et de promotion sociale.

Des études par … le chemin des écoliers

Je m'en sortis en suivant mes penchants naturels comme le ruisseau suit la pente en évitant les obstacles qu'il ne se sent pas la force de bousculer. "Lis!!" me disait-on en s'inspirant de la première injonction de l'ange Gabriel au Prophète Mohamed. J'ai lu jusqu'à l'ivresse en jouant sur le double sens du mot qui associe l'impératif de lire a celui de "accède à la connaissance." 

Bon lecteur, je pus être mauvais savant sans que personne n'y vit autre chose que du feu.

Je lisais tout du bon au mauvais et du meilleur au pire fasciné que j'étais par la magie de la chose imprimée. Mon guide pour mes lectures aura été mon nez. Les parfums de l'encre et du papier ont de tous les temps excité mes narines. Mes cellules olfactives ont été mes meilleurs critiques littéraires. Et les bougresses, elles avaient beaucoup de discernement, car elles arrivaient à déceler quelques joyaux y compris dans le papier journal qui avait servi parfois d’emballage à de la viande ou à du poisson. Quand on saura que cela se passait à Ksar es Souk, on ne leur en reconnaitra que plus de mérite. 

C’est à Ksar es Souk, lieu de naissance de mon père et où  nous étions retournés vivre « à la faveur » d’une assignation en résidence surveillée, en 1954 que je découvris le cinéma et très rapidement ses liens avec la littérature. Tous les deux racontaient des histoires. Je m’en laissai conter…insatiablement .Pour ceux qui connaissaient le cinéma l’Oasis, ils savent combien ce lieu magique était associé aux parfums mélangés de saucisses grillées, d’œuf dur et de café.

Aujourd'hui encore, je choisis mes livres comme des melons. Je les tâte, les soupèse pour enfin les humer et comme pour les melons ou encore les fromages, je les fait passer par une période plus ou moins longue d'affinage, d'apprivoisement et ne les lis que lorsqu'ils sont tout a fait  à point ou bien assez domestiqués, familiers et consentants.

Pour ce qui est de mes études, je choisis lettres françaises par paresse et plus tard, psychologie par curiosité. Les mathématiques auront été pour moi une île inaccessible notamment grâce à la pédagogie dissuasive de mon professeur de sixième qui aura lâchement tué le Pythagore qui sommeillait trop profondément à son goût en moi.

Aimant les histoires, je n’eus aucun mal à aimer l’Histoire en peu trop en amateur au goût de ma professeure d’Histoire , Madame Chaberty qui dira dans un soupir de lassitude « Et pourtant, vous avez un sens inné de l’Histoire. Il vous suffirait de travailler un peu. » Et je suis certain d’avoir gâché bien d’autres talents en moi par excès d’amateurisme.

Vie professionnelle

Psychologue, je me suis occupé pendant plus de trente ans d’enfants en difficulté, ainsi que de quelques adultes. J’ai beaucoup appris au contact des uns et des autres. J’en ai suivi et accueilli des centaines, de toutes les origines et de toutes les difficultés. Certains étaient fruits d’histoire familiales marquées par la misère sous toutes ses formes, d’autres étaient déracinés à cause de migrations mal digérées, d’autres enfin avaient fui des pays en guerre qui les avait touchés parfois très, trop profondément, séparés des leurs, perdus dans les fuites sur les routes du Ruanda, assassinés là ou ailleurs.  Certains avaient été enfants soldats et avaient pour les plus chanceux réussi à rester enfants. 
D’autres tout simplement étaient de la marchandise pour passeurs de tout poil et se retrouvaient parfois du jour au lendemain dans une situation de survie, loin de la famille, loin du pays, loin de l’enfance. Les premiers étaient les enfants boat-people du Sud-est asiatique. 
Et tout ce monde là vivait en coexistence relativement harmonieuse et même parfois, (souvent)solidaires dans les institutions dans lesquelles j’ai travaillé. 

Bien évidemment, dans ce contexte et confronté avec mes équipes à toutes la palette des souffrance identitaires, je me suis intéressé et beaucoup à cette question de l’identité sous toutes ses formes : identité propre de l’enfant non désiré, abandonné ou victime de sévices, celle de l’enfant ballotté entre des cultures et des systèmes référentiels antagonistes ou du moins présenté ainsi.

 Nous avons toujours opté pour l’idée que la force est dans les différences et leurs confrontations pacifiques dans une démarche citoyenne de reconnaissance de soi et des autres. Nous avons mis en place des approches fondées précisément sur le dialogue de ces différences sachant que souvent elles étaient présentées comme conflictuelles et marquées par la domination des uns sur les autres. 

Nous avons, ceci est à noter, tenu à utiliser l’éveil culturel du meilleur niveau à la fois comme levier, mais aussi comme moyen de donner à tout ce qui bouillonnait en eux les meilleurs moyens de s’exprimer, de connaître le monde et de mettre des mots sur ce qu’ils vivaient et avaient vécu, en un mot d’ne devenir maîtres au lieu d’en  être les objets. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce fut plus facile ou moins difficile que ce à quoi on pourrait s’attendre. Aussi vrai que donner du bon, du solide c’est faire montre de respect et de considération. Aller au fond des choses est le meilleur moyen d’aller au fond des êtres. Et on a trouvé et avec quelle jubilation, du répondant chez ces jeunes qui avaient quelque chose à dire…et qui arrivaient à le dire avec talent, certains sans avoir l’air d’y toucher. 

Dans ce cadre , nous avons organisé des voyages de découverte essentiellement au Maroc mais également dans des pays européens et aux USA pour ces jeunes. Ces voyages ont été l’occasion d’échanges avec des universités, telles William Paterson (Wayne New Jersey) ou des Associations telles que celle de FesSaiss, le Grand Atlas (Marrakech) ou encore Ribat Al Fath (Rabat) ainsi qu’avec des associations locales à Errachidia, El Jadida, Zaouiat Cheikh, Tissraoulineetc…

Ces rencontres, et plus particulièrement celles qui ont eu lieu au Maroc ont été bâties autour de thématiques et autant d’activités culturelles, notamment le cinéma à Rabat, la musique à Marrakech, le théâtre à Assila. 
C’est ainsi qu’avec ces jeunes nous avons créé pas moins de 16 bibliothèques au Maroc. 

Dans ce débat, j’avais parfaitement conscience que je travaillais aussi à la réconciliation du caractère d’hybride culturel que je n’ai jamais cessé d’être et dont les parties font mon tout, avec, ma foi une certaine harmonie dans la construction de l’ensemble. 

Bien évidemment, j’ai défendu cette approche auprès de nombreuses instances nationales, internationales et universitaires : Comité International des migrations, UNESCO, Assemblée Générale pour l’Enfance de l’ONU, Aide Sociale à l’Enfance etc…

La photographie comme l’écriture auront été mes béquilles et mon soutien pendant tout ce parcours. Amoureux des formules rapides, j’ai eu l’habitude de dire que si la psychologie me permettait de gagner ma vie, la photo me nourrissait. Il en fut de même pour l’écriture.