Karima Saidi autour de son film «Ceux qui veillent»

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À travers son film «Ceux qui veillent» sorti en 2025, Karima Saidi explore l’univers des cimetières comme espace de mémoire, de cohabitation et d’humanité, où se tissent des liens invisibles entre les vivants et les défunts. Elle revient sur son projet et ses choix artistiques.

E-taqafa : Comment est née l’idée du film «Ceux qui veillent» ?
Karima Saidi :
L’idée du film est née après la disparition de ma mère, qui souhaitait être enterrée au cimetière multiconfessionnel de Bruxelles afin de rester proche de sa famille. C’est en lui rendant visite que j’ai découvert cet espace singulier. J’ai été frappée par la diversité des tombes et la coexistence de plusieurs communautés, musulmane, juive, orthodoxe et chrétienne, dans un même lieu. Très vite, ce cimetière m’est apparu comme un espace vivant, presque comme un quartier, où les gens maintiennent un lien avec leurs défunts. Cette dimension humaine et narrative a constitué le point de départ du film.

E-taqafa : Pourquoi avoir fait le choix d’une mise en scène marquée par le silence et les plans longs ?
Karima Saidi :
Ce choix découle d’une volonté de ne pas imposer un discours explicatif. J’ai préféré laisser les situations se déployer d’elles-mêmes, à travers les gestes, les regards et les silences. La gestuelle m’a particulièrement marquée, notamment les mains qui touchent les tombes, les nettoient ou s’y posent avec délicatesse. Ces gestes silencieux traduisent une relation intime et profonde avec les défunts. Le silence devient ainsi un langage, permettant de saisir cette dimension sensible sans passer par les mots.

E-taqafa : Le cimetière réunit plusieurs confessions. Est-ce une manière d’évoquer une société plurielle ?
Karima Saidi :
Oui, d’une certaine manière, ce lieu s’est imposé comme une représentation miniature de Bruxelles et plus largement d’une société multiculturelle. La présence de différents carrés confessionnels révèle la coexistence de pratiques et de cultures dans un même espace. Le cimetière devient ainsi un microcosme, une «carte du monde», où se rejoue le théâtre de la vie et où différentes communautés partagent un territoire commun tout en conservant leurs spécificités.

E-taqafa : Quel rôle le documentaire peut-il jouer dans les questions d’identité, de mémoire et de migration ?
Karima Saidi :
Je considère que le documentaire doit avant tout partir de l’expérience humaine plutôt que d’un discours théorique. Dans ce film, les enjeux liés à l’identité, à l’immigration ou aux pratiques culturelles ne sont pas abordés frontalement, mais émergent naturellement à travers les récits et les situations vécues. Le cinéma documentaire permet ainsi d’explorer ces thématiques en profondeur, sans les figer, en laissant au spectateur la liberté de construire son propre regard.

E-taqafa : Quel message souhaitez-vous transmettre à travers ce film ?
Karima Saidi :
Je voulais montrer qu’au-delà des différences culturelles et religieuses, il existe une expérience universelle, celle du lien entre les vivants et les morts. Les gestes, les rituels et les paroles permettent de maintenir ce lien et de prolonger, d’une certaine manière, la présence des défunts. Le film suggère aussi que la mort n’est pas une rupture totale, mais une transformation du lien. Il invite à réfléchir à la manière dont nous continuons à faire vivre ceux qui ne sont plus là, à travers la mémoire, les gestes et les relations que nous entretenons avec eux.