La réalisatrice Rahma Benhamou El Madani propose, à travers son film Tagnawittude, une immersion dans l’univers de la musique gnawa. Entre démarche intime et exploration culturelle, elle revient sur la genèse du projet, la place de la musique dans son œuvre, ainsi que les enjeux artistiques et personnels qui traversent son travail.
E-Taqafa : Qu’est-ce qui vous a attirée vers la musique gnawa et vous a donné envie d’en faire un film avec Tagnawittude ?
Rahma Benhamou El Madani : Je me suis intéressée à la culture « gnawiya » en 2005, qui n’était pas autant convoitée qu’aujourd’hui. Il y avait peu de groupes qui la jouaient sur scène et les « Maâlems » restaient discrets. Un engouement balbutiait, et il était intéressant de le voir naître. La pratique de la transe chez ma mère, que j’observais depuis mon enfance, m’a poussée à tenter cette intrusion à travers ma caméra.
E-Taqafa : Quelle place occupe la musique dans Tagnawittude ?
Rahma Benhamou El Madani : C’est vrai que Tagnawittude est un véritable film musical, mais aussi un road movie. J’ai arpenté de nombreux lieux pour comprendre cette transe. Il est évident que la synergie s’est faite naturellement entre ceux qui pratiquent la musique gnawa sur scène et ceux qui la transmettent dans un cadre thérapeutique. Dans les deux cas, la musique est au centre. La meilleure manière de saisir cette frontière entre les deux réside dans son rythme, à la fois sonore et visuel.
E-Taqafa : Comment avez-vous abordé le rapport entre scène et sacré ?
Rahma Benhamou El Madani : Tagnawittude est cet espace où se rejoignent ces deux pratiques. Parfois, les mêmes acteurs évoluent entre les deux, passant de la scène aux rites spirituels. La retenue de certains « Maâlems », ainsi que la permission d’aller ou non vers cette transmission sur scène, constituent un véritable sujet que j’ai voulu explorer dans mon approche. Beaucoup ont conscience que le rite relève du sacré et qu’il doit y rester. Mettre en lumière l’ensemble n’était pas mon intention ; j’aime à penser que j’ai moi aussi laissé de côté ce qui devait rester secret.
E-Taqafa : Comment abordez-vous la création d’un nouveau film ?
Rahma Benhamou El Madani : Chacun de mes films est lié aux autres qui l’ont précédé. Je ne conçois pas un tournage sans être imprégnée du précédent. Tous mes films adoptent une approche intimiste et s’ancrent dans la grande Histoire. Le point de vue subjectif que j’ai trouvé dans le cinéma documentaire me donne la liberté de puiser dans mon imaginaire pour aller à la rencontre des autres, qu’il s’agisse des protagonistes comme du public.
E-Taqafa : Pourquoi la mémoire collective est-elle importante dans vos films ?
Rahma Benhamou El Madani : Étant née dans un pays étranger et ayant grandi dans un autre, cela m’a ouverte à l’idée que nous sommes tous liés les uns aux autres. Le collectif, que j’appelle aussi le « vivre-ensemble », est nécessaire pour vivre en paix. Souvent, je me suis confrontée à cet idéal difficile à atteindre, mais il est essentiel de le défendre et d’y croire. La mémoire collective montre que nous avons toujours construit ensemble, par instinct de survie, et que sans cela, nous disparaîtrions.
E-Taqafa : Comment votre double culture influence-t-elle votre parcours ?
Rahma Benhamou El Madani : Mon imaginaire est nourri par mes cultures plurielles. Cependant, la narration de mes films reste profondément liée à celle de l’Afrique du Nord. Je revendique cette singularité. Elle constitue à la fois une force et un poids dans un contexte européen marqué par une pensée de plus en plus xénophobe. Il est pourtant essentiel que toutes les formes d’expression cinématographique existent, justement pour faire face à cette vision.
E-Taqafa : Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?
Rahma Benhamou El Madani : La fiction occupe une place de plus en plus importante dans mon travail. La poésie et la création de personnages fictifs, liés au réel d’abord par la littérature, puisque j’écris également des livres, puis par le cinéma, s’imposent progressivement dans mes films, qu’ils soient courts ou longs. Mes prochains projets s’inscriront dans cette démarche créative.
