Manza Abdeslam : du graffiti au slam, une vie dédiée au hip‑hop

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Manza Abdeslam, artiste bruxellois engagé, parcourt depuis plus de 30 ans les scènes du hip‑hop, du graffiti au rap en passant par le slam. À travers ses textes et ses ateliers d’écriture, il mêle poésie, oralité et engagement citoyen, tout en restant fidèle à ses origines marocaines. Dans cette interview, il revient sur son parcours, ses influences, ses projets et sa vision de la culture urbaine.

E-Taqafa : 1990, vous étiez tagueur dans le collectif CNN 199. Qu’est-ce qui vous a donné envie de commencer par le graffiti, et quand avez-vous décidé de vous lancer dans le slam et le rap ?

MANZA : Tout a toujours été animé par la passion. À la fin des années 1989-1990, le tag et le graffiti étaient très actifs à Bruxelles. À 14 ans, à la sortie des albums BRC et Rap Attitude, j’ai eu un coup de cœur et ressenti le besoin de mieux comprendre la culture hip-hop. La découverte du tag et du rap a été une révélation et un moteur pour passer à l’action. J’ai fait mes armes au sein du groupe CNN 199, créé sous l’impulsion de Rival, avec pour objectif de représenter la bannière sur scène comme sur les murs, dans un esprit de fraternité, de créativité et de saine compétition, où chacun développait sa spécialité. Je n’ai commencé le slam qu’en 1999, lors de sessions de poésie urbaine, ce qui m’a permis de créer des passerelles entre l’oralité et la parole du rap.

E-Taqafa : Comment Bruxelles à cette époque a-t-elle influencé votre travail ? Y a-t-il un événement particulier qui a inspiré vos textes ?

MANZA : Bruxelles est une source d’inspiration constante dans mes écrits et mon rap. Né à Bruxelles, je lui ai consacré plusieurs morceaux, dont Bruxelles c’est nous, et je fais partie du collectif des Poètes de la Ville de Bruxelles, avec lequel j’ai participé à des créations autour de sa diversité et de sa vie urbaine. Bruxelles nourrit mes mots autant que son ambiance.Parmi les sujets qui m’ont profondément marqué, l’attentat de Maelbeek, auquel j’ai dédié un texte de slam en hommage aux victimes et à leurs familles, accompagné au piano par Chloé du Trèfle. J’aime écrire sur ce qui nous indigne et nous relie à notre humanité.

E-Taqafa : Vos textes mêlent slam et rap. Comment distinguez-vous ces deux formes d’expression ?

MANZA : Le rap est une discipline musicale du mouvement hip-hop, construite sur des sons, des beats et des instrumentaux. Le slam, je l’ai toujours perçu comme un espace d’écriture sans limites, fondé sur la performance orale et pouvant exister sans accompagnement musical, proche du spoken word. C’est une réappropriation de la parole par les jeux de mots, la narration et le mélange des langues.Une session de slam est ouverte à tous, il suffit de s’inscrire, alors que le rap s’inscrit dans la logique de la chanson, avec un travail en studio et une logistique plus importante pour monter sur scène. Le slam est ainsi une scène plus ouverte, rassemblant des publics variés.

E-Taqafa : Vous avez publié plusieurs recueils de poésie, qu’est-ce qui vous a motivé à passer de la scène à l’écriture ?

MANZA : Je ne pense pas être passé de la scène à l’écriture ; je reste scénique dans mes écrits, mes livres : « On ne les lit pas seulement, on les entend », une amie écrivaine me l’avait dit un jour… On sent que je garde toujours ce côté rap et slam pour écrire mes textes, mes récits ; on sent que cela peut se performer à l’oralité et sur scène. Je ne me dénature pas quand je me pose sur le papier ; je pense que je laisse plus de place à la fluidité des mots et à leur versatilité… Je dis souvent que mes livres sont de longs freestyles qui finissent dans un recueil.

E-Taqafa : Qu’est-ce qui vous a motivé à animer des ateliers d’écriture pour les jeunes ?

MANZA : Depuis 25 ans, je mène des animations, car la transmission est essentielle pour moi. Éducateur de formation, j’utilise mes atouts artistiques pour libérer la créativité des jeunes et faire émerger leur parole à travers des projets socio-culturels, en créant des ponts entre les âges et les classes sociales et en brisant les stéréotypes. Les arts permettent de rapprocher les récits et de renforcer notre humanité.

E-Taqafa : Comment votre origine marocaine a-t-elle influencé votre art et vos textes ?

MANZA : Mes origines marocaines nourrissent mes inspirations au quotidien. J’intègre des mots en darija dans mes textes et je reviens toujours à l’héritage de mes parents, comme un prolongement naturel de mon éducation.Je crée des ponts entre Bruxelles et le Maroc à travers concerts et projets culturels, je noue des liens avec la jeunesse et les artistes marocains. Ces outils artistiques me permettent de garder un lien solide avec mon pays d’origine.

MANZA : Je suis un artiste bruxellois hip-hop activiste qui aime produire des créations hybrides et faire se rencontrer différentes disciplines.

E-Taqafa : Vos textes évoquent souvent les “voix silencieuses” et la “déconstruction des clichés”. Qu’est-ce qui vous inspire le plus dans cette démarche et qu’est-ce qui continue de vous motiver aujourd’hui dans le hip-hop et le slam ?

MANZA : Jeter du rappel là où règnent l’oubli ou la désinformation, c’est pour moi poser des mots sur les maux, lutter contre les injustices et réfléchir, à ma petite échelle, au sens de nos vies et à ce que nous laisserons à nos enfants. Nous avons tous une responsabilité : rester silencieux, c’est participer aux mensonges et manipulations. Quand on sait, on a le pouvoir et le devoir d’agir pour le bien de nos semblables. Ce qui me motive, c’est de faire parler nos nuances, comprendre nos différences et révéler notre authenticité. Le rap et le slam sont mes outils pour exprimer que j’existe et poursuivre une quête personnelle en perpétuelle construction.

E-Taqafa : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes bruxellois qui souhaitent mêler art et engagement citoyen ?

MANZA : Juste méditer sur la citation de Stéphane Hessel : « Indignez-vous… » et sur « l’encre, c’est de la sueur », comme le disait Brel. Principes et travail pour chevaux de course. Se faire plaisir et le déployer autour de soi, que le partage soit contagieux, autant que ce besoin de justice et de bonheur dans tout ce qui émanera d’un projet, qui les mènera à un autre, et ainsi de suite… Ne jamais se trahir et rester fidèle à nos rêves et à nos projections.

E-Taqafa : Quels sont vos projets pour l’avenir ?

MANZA : Je souhaite continuer à promouvoir mon dernier recueil, Mes grains d’or. En parallèle, je prévois la sortie de neuf singles rap tout au long de l’année 2026 sur les plateformes, accompagnés de clips vidéo, qui aboutiront à la sortie de l’album MANZA CNN199 à la fin de l’année. Je compte également organiser des concerts autour de ce projet, avec la participation d’invités.

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