Fouad Laroui, esprit éclairé

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Fouad Laroui

Romancier, essayiste,  Fouad Laroui, est de plus l'auteur d' une chronique mordante  publiée dans l'hebdomadaire Jeune Afrique. En 2012, il obtient le prestigieux Goncourt de la Nouvelle pour son recueil de nouvelles, "L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine". La Grande Médaille de la Francophonie lui est décernée par l’Académie française en 2014. Entretien sans détour.

e-taqafa : Vos romans et nouvelles s'attachent à disséquer la condition humaine, comment expliquer une telle fascination ?

Fouad Laroui : En fait, les chats m’intéressent plus que les gens mais il n’y a pas grand-chose à dire sur les chats. Ils mènent une vie simple, sans aspérités, sans surprises. Les hommes, c’est différent. Elle est farfelue, la condition humaine, parfois tragique, parfois comique. Il y a une telle distance entre ce qu’on voudrait que le monde soit et ce qu’il est vraiment… C’est une source inépuisable d’étonnement. D’où mes livres. 

e-taqafa : Etes-vous en écriture ? Roman, nouvelle, pièce de théâtre...

Fouad Laroui : J’ai entrepris d’écrire un guide d’El-Jadida, la ville où j’ai passé mon enfance. C’est la ville la plus méconnue du Maroc. Elle a pourtant abrité des personnages fameux comme le consul Spiney, qui a perfectionné la machine à coudre.

e-taqafa : Votre ton est souvent ironique. Selon vous, peut-on rire de tout ?

Fouad Laroui : Non. On ne peut pas rire du malheur des gens. Je veux dire par là, que si une personne donnée connaît des malheurs privés : un deuil, des difficultés financières, un handicap, etc. On ne peut pas en rire. On ne peut pas non plus faire de l’humour à propos d’une catastrophe, naturelle ou non, de la guerre, d’un génocide... Bref, l’humour ne doit ni blesser ni humilier ni choquer gratuitement. Malheureusement, beaucoup de gens confondent l’humour avec la méchanceté maquillée par un large sourire. Ce n’est pas ma conception.

e-taqafa : La vie en Europe ne vous prive-t-elle pas d’une immersion plus grande dans la société marocaine en terme d’inspiration et d’écriture, ou bien vous permet-elle d’avoir un peu plus de distance par rapport à cette société que vous décrivez?

Fouad Laroui : On peut voir effectivement les choses de ces deux façons. Mais aujourd’hui, avec Internet, les chaînes satellitaires, la facilité et la quasi-gratuité des communications, les voyages, je ne me sens pas du tout déconnecté du Maroc. Chaque matin, la première chose que je fais est de lire les sites marocains qui donnent des nouvelles détaillées du pays. Mais, c’est sûr, les couleurs, les senteurs, la langue, etc... tout cela manque. Cependant, cette distance permet aussi de relativiser, comme on dit. Et peut-être de mieux voir.

e-taqafa : Comment êtes-vous perçu, au Maroc et aux Pays-Bas, en tant qu’écrivain de la diaspora ?

Fouad Laroui : Je ne sais pas. Par définition, la perception, c’est les autres. C’est à eux de le dire. Au Maroc, quand j’y retourne, je rencontre parfois des gens qui me disent qu’ils me lisent avec plaisir parce qu’ils ont eu un parcours analogue au mien : ils se reconnaissent dans mes romans. Aux Pays-Bas, c’est très différent. J’y jouis d’une certaine notoriété parce que je participe à des débats mais comme il n’y a quasiment aucun francophone ici, les Marocains ne me connaissent pas en tant qu’écrivain mais plutôt en tant que bateleur des plateaux de radio ou de télé. Ce n’est pas vraiment moi, en somme. Mais bon, on fait avec.

e-taqafa : Vous avez choisi d’écrire en français, quel regard jetez-vous sur le débat sur l’usage des langues (arabe, français, darija) au Maroc ?

Fouad Laroui : Pardon, je n’ai pas choisi d’écrire en français. J’ai fait toute ma scolarité au sein d' écoles et des lycées français, en quelle langue voulez-vous que j’écrive ? Certes, j’ai aussi publié deux recueils de poèmes écrits directement en néerlandais, mais c’était par jeu, et j’ai aussi publié plusieurs articles scientifiques en anglais, parce que c’est la langue de communication scientifique au Pays-Bas. Quant à la darija, que je parle avec plaisir, et même avec délectation, vous connaissez le problème de son utilisation dans l’écriture. Donc, quand il s’agit d’écrire des romans, de faire œuvre littérature, je ne peux le faire que dans la langue dans laquelle je me sens le plus à l’aise, dans laquelle les mots et les expressions me viennent le plus naturellement : le français. Vous voyez bien que je n’ai pas choisi. J’ai accepté une situation de fait.

Propos recueillis par Fouzia Marouf