Écrivain et auteur de plusieurs romans, Abdelkader partage son parcours littéraire et ses réflexions sur l’écriture, l’exil et l’identité. De Mariage sur la plage à La Mission du Maure, il revient sur ses expériences entre le monde arabe et l’Europe, ses thèmes de prédilection et ses projets actuels autour de Tanger et de la civilisation mauresque.
E-Taqafa : Comment avez-vous découvert votre passion pour l’écriture ?
Abdelkader Benali : J’ai commencé à écrire très jeune, à l’âge de vingt ans, et trente ans plus tard, j’écris toujours, je publie dans des journaux et des magazines, et je crée également des pièces de théâtre. Je suis aujourd’hui en tournée aux Pays-Bas avec une pièce consacrée à la chute de Grenade et à ses conséquences pour la civilisation mauresque. J’ai toujours cherché à raconter des histoires personnelles qui renvoient à des dimensions universelles telles que l’amour, le lien, la perte, la quête d’identité et la liberté de poursuivre cette quête selon nos propres termes. Face aux obstacles, la recherche du bien passe par la capacité d’imaginer une alternative meilleure, et c’est là que réside le pouvoir de l’imagination. Je n’ai jamais eu de foyer, car je ne vis pas là où je suis né et j’ai beaucoup déménagé, portant en moi de nombreuses maisons et de nombreuses langues. Aujourd’hui, je me sens chez moi dans la maison du langage, que je reconstruis chaque jour et qui peut résister à bien des chocs.
E-Taqafa : Dans vos romans, l'exil apparaît comme une condition existentielle. Comment l’expliquez-vous ?
Abdelkader Benali : Cette réflexion renvoie directement à la question du foyer : où se trouve-t-il ? Cette interrogation est intimement liée à mes nombreux déplacements. Né dans un village marocain méditerranéen, j’ai ensuite été amené aux Pays-Bas, tout en naviguant entre différentes classes sociales, de la classe ouvrière à la classe intellectuelle. Je suis aussi père, et je m’interroge sur le foyer que j’ai construit pour mes enfants, tout comme sur la maison où je vis à Tanger, où des personnes viennent chaque jour dans l’espoir d’y trouver un refuge. La question du foyer est, à mes yeux, profondément littéraire. L’exil en est l’opposé, mais il possède lui aussi un foyer : celui du langage, car en exil on écrit faute de maison, et une fois un foyer trouvé dans les mots, comme cela a été mon cas, je continue à construire et je ne me sens plus seul.
E-Taqafa : Quels sentiments et quels messages souhaitez-vous transmettre à travers le passé, le présent et l’imaginaire dans vos œuvres ?
Abdelkader Benali : Je souhaite transmettre qu’avant de construire, il faut apprendre à ressentir. Il faut d’abord creuser un puits et trouver de l’eau, un travail qui exige effort, sueur et persévérance. L’expérience qui naît de cette construction devient alors une véritable expérience artistique. L’imagination, elle, précède toujours l’existence : nous imaginons inconsciemment qu’ailleurs est meilleur, plus précieux, plus sûr. Elle peut nous tromper, mais sans elle nous ne serions rien, car elle demeure le fondement de la vie et possède un pouvoir d’expression incomparable. C’est cela que j’essaie de montrer dans mon œuvre.
E-Taqafa : Dans quelle mesure vos personnages reflètent-ils votre propre expérience ?
Abdelkader Benali : Mes personnages vivent de rêves, et le rêve est essentiel : c’est la première maison, celle que nous quittons chaque jour et à laquelle nous espérons revenir chaque soir. Entre deux rêves, se déroule une vie inachevée. Mes personnages en sont-ils conscients ? J’en doute. Mais ce n’est pas là l’essentiel : qu’ils en aient conscience ou non, elle les anime.
E-Taqafa : Comment abordez-vous la dualité entre vos identités marocaine et néerlandaise dans votre écriture ?
Abdelkader Benali : J’ouvre ici la porte de la polyphonie du langage. Mon nom, Abdelkader, peut se prononcer de plusieurs façons. En arabe marocain, on entend le qaf, un son glottal qu’un Néerlandais ne peut prononcer, n’ayant pas grandi avec. Quand on prononce mon nom, j’entends ce que la personne y met.
En entrant à la maternelle aux Pays-Bas, j’ai perdu la moitié de mon nom : Abdelkader est devenu Appie. Ma vie entière est une déclinaison de mon nom. Quelle est la prononciation correcte ? Je choisis celle de ma mère, celle de son accent rifain tamazight. Mais le monde s’approprie ce nom. Que faire ? Accepter tous les noms, toutes les vies, ne rien rejeter.
E-Taqafa : Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels vous faites face dans le milieu littéraire et culturel néerlandais ?
Abdelkader Benali : Le principal défi consiste à transmettre la richesse, la profondeur et l’ancienneté de ma culture dans un pays sans contact direct avec le Maroc. Comment faire comprendre aux Néerlandais que l’on vient du monde d’Ibn Battuta, Mohammed Choukri, Ibn Tishfin, de Marrakech, d’Essaouira, des Gnawa, de Jil Jilala, d’Abdelkrim Al Khattabi, de Saïd Aouita, de Mohammed Melehi, d’Ahmad Al Mansour, de Grenade, de Cordoue, de Maïmonide, de Sayyida el Hurra, de Sjilmassa, et de tant d’autres ? Les recherches montrent que le Maroc et les Pays-Bas entretiennent des liens depuis plus de quatre siècles, s’étant mutuellement soutenus dans la construction de leurs nations respectives. Ces traces de l’identité néerlandaise au Maroc constituent une source d’inspiration inépuisable.
E-Taqafa : Quels thèmes abordez-vous dans vos projets littéraires ?
Abdelkader Benali : Je suis actuellement en tournée aux Pays-Bas avec une pièce sur la chute de Grenade et ses conséquences pour la civilisation mauresque. En parallèle, je travaille sur un livre consacré à Tanger, où je vis depuis 2014 et où j’ai accumulé de nombreuses expériences. La crise de notre époque réside dans le manque d’imagination, alors que Tanger, au contraire, la stimule sans cesse. Ce livre se veut une ode à l’imagination telle qu’elle se manifeste dans cette ville. L’imagination est un monstre à plusieurs têtes : elle inspire, terrifie, suscite un désir insatiable et coupe le souffle. C’est ainsi que je perçois Tanger, comme un corps à part entière.
